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Louise Eugénie Alexandrine Marie
DAVID, fille unique née d'un père français, de souche huguenote, et
d'une mère catholique d'origine scandinave, va très vite montrer
les côtés les plus caractéristiques de sa personnalité qui
tranchera sur ce milieu parental, bourgeois, austère et grave.
C'est une enfant fière, farouchement individualiste, éprise de
liberté qui pratiquera l'art de la fugue jusqu'à sa majorité,
abandonnant ce triste ménage qui ne s'aime pas, pour des voyages
lointains et initiatiques qui montrent en elle cette nécessité de
partir, toujours plus loin, et qui ne se démentira jamais.
Pendant la période des vacances, les David s'ingéniant à
tuer le temps, Alexandra déplorait "l'inutilité d'un tel
massacre" :
"J'ai pleuré plus d'une fois amèrement, ayant la
sensation profonde de la vie qui s'écoulait, de mes jours de
jeunesse qui passaient vides, sans intérêt, sans joie. Je
comprenais que je gâchais un temps qui ne reviendrait jamais, que
je perdais des heures qui auraient pu être belles. Mes parents,
comme la plupart des parents-poules qui ont couvé, sinon un aigle
de grande taille, du moins un diminutif d'aiglon épris de libre vol
à travers l'espace, ne comprenaient rien à cela et, quoique pas
plus méchants que d'autres, ils m'ont causé plus de mal que ne
l'aurait fait un ennemi acharné."
Malgré cette triste jeunesse, Alexandra ne perd jamais de
vue son principal objectif : voyager ! Et il est
impossible de rapporter les nombreuses fugues de l'incorrigible
Alexandra, qui n'a pas attendu de devenir grande pour tenir sa
promesse. Tous les chapitres de sa longue vie peuvent commencer
par : Elle est partie ! et se terminer par : Elle va
repartir...
A 6 ans déjà, elle ne s'endormait pas sans avoir lu et
médité un verset de la Bible.
A 12 ans, son jeune cerveau se torturait pour s'expliquer
le mystère de la Trinité.
A 15 ans, Epictète et les philosophes stoïciens
nourrissaient ses pensées et déterminaient ses actes. C'est donc
presque une adulte qui se rend seule, en Angleterre, en 1883, d'où
elle ne reviendra qu'après avoir dépensé le contenu de sa
bourse.
A 17 ans, elle accomplit ce qu'elle appelle un vrai
voyage. Par un matin brumeux, en robe à frou-frou et bottines
délicates, elle quitte Bruxelles, prenant un train en direction de
la Suisse. Quelques jours plus tard, sa mère se rendra sur les
bords du lac Majeur pour récupérer sa fille arrivée là sans un sou,
après avoir traversé le Saint-Gothard à pied et visité les lacs
italiens avec, pour tout bagage, un imperméable et le "Manuel
d'épictète".
En 1886, Alexandra a 18 ans. Sur une lourde bicyclette à
pignons fixes, baluchon accroché au guidon, sans rien dire à ses
parents, elle quitte Bruxelles où ils s'étaient installés, pour
visiter l'Espagne.
A l'aller, elle fait un détour par la Côte d'Azur !
Au retour, un crochet par le Mont Saint-Michel ! Il semble
qu'Alexandra ait fait le premier tour de France cycliste
féminin !
Pour aller d'un point à un autre, elle a toujours choisi
l'itinéraire le plus long et le moyen de locomotion le moins
rapide.
A la suite d'un séjour à Londres, Alexandra commence à
étudier sérieusement les philosophies orientales tout en se
familiarisant avec la langue anglaise. Ayant obtenu sa majorité le
24 octobre 1889, elle quitte sa famille, s'installe à Paris à la
Société Théosophique et entreprend en auditeur libre des études en
Sorbonne, aux Langues Orientales et au Collège de France. Alexandra
visite sa ville natale dans les moindres recoins et, surtout, le
musée Guimet où, le plus souvent possible, elle "s'attarde dans la
bibliothèque d'où des appels muets s'échappent des pages que l'on
feuillette. Des vocations naissent" et, ajoute-t-elle, "la mienne y
est née."
Parallèlement, elle fréquente diverses sociétés secrètes -
elle atteindra le trentième degré dans le rite écossais mixte de la
Franc-Maçonnerie - et les milieux féministes, anarchistes, la
reçoivent avec enthousiasme.
Alexandra
David, en 1886,
le jour de sa
présentation à la Cour de Belgique,
devant le roi
Léopold II et la reine Marie-Henriette.
En 1899, elle écrira un traité anarchiste
préfacé
par le géographe anarchiste élisée
Reclus.
Cependant, les éditeurs sont
épouvantés
et refusent la publication
de ce livre écrit par une
femme,
tellement fière qu'elle ne
supporte
aucun des abus de l'état, de
l'armée,
de l'église, de la haute
finance.
Pour suppléer ces refus,
Jean Haustont
avec qui elle vit
en union libre depuis 1896,
se fait éditeur
et imprime lui-même cette
plaquette.
Celle-ci passera quasiment
inaperçue au niveau du grand
public,
mais sera néanmoins remarquée
dans les milieux anarchistes
et traduite en cinq langues dont le
Russe.
Elle poursuit également
des études musicales et
lyriques
et sur la scène de nombreux
théâtres,
elle obtient un succès certain
en interprétant divers
rôles :
entre autres, Marguerite de
Faust,
Manon de Massenet et Carmen de
Bizet.
Cependant, après avoir rempli
son contrat à l'opéra
d'Athènes,
Alexandra abandonne
cette carrière qu'elle n'aime
pas.
Pourtant, celle-ci la faisait
voyager !
mais de ville en ville,
alors qu'elle aimait les
déserts
et dans le bruit des bravos,
alors qu'elle préférait
l'écho lointain de
l'Angélus !
et plus encore,
celui des gongs qui, là-bas,
dans les monastères tibétains,
appellent à la méditation.
Swami
Bhaskarânanda, maître d'Alexandra David, rencontré lors de son
premier voyage en Inde, dans les années 1890.
Swami
Bhaskarânanda, maître d'Alexandra David,
rencontré lors
de son premier voyage en Inde,
dans les années
1890.
Mais avant de repartir pour cette Asie
qui,
chaque jour, l'attire
davantage,
elle fait un "crochet" par l'Afrique du
Nord.
Elle veut entendre le Muezzin
appeler du haut du minaret
les fidèles à la prière ;
surtout le soir,
au soleil couchant,
disait-elle.
Bien entendu, Alexandra a aussi étudié le
Coran.
Arrivée
à Tunis avant le grand départ, la halte sera plus longue. Elle y
rencontre un distingué et séduisant ingénieur des Chemins de
Fer : Philippe Néel, qui la persuade de mettre fin à son
célibat. C'est en 1904,Alexandra a 36 ans.

Bien
que féministe convaincue, elle accepte cette union qui, au bout de
quelques mois à peine, la conduira au bord de la dépression.
Alexandra n'était pas faite, non plus, pour tenir le rôle de la
femme au foyer !
Philippe Néel comprend que le démon des voyages torture
toujours sa singulière épouse. Les petites croisières à bord de son
voilier baptisé "l'Hirondelle" ne lui suffisent pas. Il lui propose
alors un lointain voyage. Enthousiaste, elle accepte la
proposition. Mais avant de gagner l'Inde, elle fait un petit détour
par l'Angleterre, car elle veut se perfectionner dans une langue
qui lui est indispensable pour ses études orientalistes.
Elle y restera de nombreux mois, retourne en Belgique dire
au revoir à sa mère, visite la tombe de son père - ami de Victor
Hugo et révolutionnaire de 1848 -, revient quelque temps à Tunis
auprès de son mari et c'est, enfin, le départ.
Nous sommes en août 1911, sur le quai d'embarquement,
Alexandra promet à ce "compréhensif mari" de regagner le domicile
conjugal dix huit mois plus tard... Mais ce n'est que quatorze ans
après, en mai 1925, que ces époux, liés par un contrat de mariage,
mais aussi par une profonde et indéfectible amitié, se
retrouvent... pour quelques jours seulement. En effet, l'adoption
du jeune Lama Yongden, son compagnon d'exploration et preuve de son
voyage à Lhassa (exploit qui la fit connaître au monde entier en
1924), amènera la séparation d'Alexandra et Philippe.